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03.02.2008 : Les deux seuls cadres qui existent, en droit (France Inter)

Invité du 18/20

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PIERRE WEILL
Il est 18h30. Les combats à N’Djamena, au Tchad, entre soldats de l’armée régulière et rebelles hostiles au président Idriss DEBY, ont continué, aujourd'hui. On constate de nombreux incendies dans la capitale tchadienne, et des pillages. Il y a des cadavres dans les rues, et plusieurs centaines de blessés parmi les civils tchadiens, selon Médecins Sans Frontières. L’armée française a évacué plus de 500 personnes, qui le souhaitaient, vers le Gabon. Idriss DEBY refuse de quitter son pays sous la protection de la France. Roland MIHAIL, bonsoir.

ROLAND MIHAIL
Bonsoir, Pierre.

PIERRE WEILL
Vous recevez dans ce studio Hervé MORIN, le ministre de la Défense, qui suit évidemment la situation heure par heure.

ROLAND MIHAIL
Bonsoir, Hervé MORIN.

HERVE MORIN
Bonsoir.

ROLAND MIHAIL
Alors, Monsieur le ministre, quelles sont les dernières nouvelles sur le terrain dont vous disposez, ce soir ?

HERVE MORIN
La situation reste indécise. De toute évidence, Idriss DEBY a desserré l’étau autour du Palais Présidentiel. Les combats, selon nos informations – tout ça pouvant évoluer, j’allais dire, presque de minute en minute –, les combats sont plutôt maintenant dans la périphérie de N’Djamena, et la situation reste, j’allais dire, très incertaine.

ROLAND MIHAIL
Rien n’est joué ? Dans un sens ou dans un autre ?

HERVE MORIN
Absolument rien n’est joué. Ce que nous souhaitons, c’est que, bien entendu, nous préservions, et que l’action internationale préserve l’intégrité du Tchad – ça, ça nous parait absolument capital –, et que, par ailleurs, ne pas oublier que Idriss DEBY, même s’il a pris le pouvoir dans les conditions que l’on connaît, a été réélu dans des conditions… dans un scrutin qui, selon l’avis même des organismes internationaux et des observateurs qui étaient présents, qui était un scrutin parfaitement démocratique.

ROLAND MIHAIL
Et est-ce que vous allez continuer, dans ces conditions, l’évacuation des ressortissants français et étrangers vers le Gabon, à Libreville, comme ça a déjà été le cas l’année dernière, pour plus de 500 d’entre eux ?

HERVE MORIN
Les évacuations se font sur la base du volontariat. C’est-à-dire que nous avons, aujourd'hui, 37 nationalités qui sont sous la protection des armées françaises, et nous assurons l’évacuation des personnes qui le souhaitent. Aujourd'hui, environ 500 sont arrivées à Libreville ; 250 sont sur la base aérienne à N’Djamena ; et d’autres, autour de 200 ou 250, sont encore regroupées dans les trois points de regroupement au sein de N’Djamena – là aussi, sous la protection des paras français, et du 21e RIMA.

ROLAND MIHAIL
La base aérienne, l’aéroport à N’Djamena, est complètement sécurisée ?

HERVE MORIN
Elle est sous la protection, en effet, des éléments français du Tchad, et des forces armées françaises.

ROLAND MIHAIL
Mais pourquoi, alors, a-t-on mis à l’abri nos six Mirage F1 ?

HERVE MORIN
(Rires) On a mis nos Mirage F1 parce qu’on n’est jamais à l’abri d’un coup d’obus, qui viendrait à endommager les avions ! Et donc, on a préféré les mettre, trois au Cameroun – pour tout vous dire – et trois un peu plus loin, pour qu’ils soient absolument en état de fonctionnement.

ROLAND MIHAIL
Mais, dans cette affaire, Hervé MORIN, une question de fond : quelle est exactement la position de la France ? Franchement, on ne comprend pas très bien pourquoi la France n’est pas intervenue pour soutenir le président tchadien, alors qu’il existe – depuis 1976, je crois – des accords de défense entre la France et le Tchad ?

HERVE MORIN
Vous avez tort de dire qu’il y a un accord de défense, tout ça est du droit international, mais nous avons un accord de coopération militaire. Et cet accord de coopération militaire, au-delà de la formation des soldats tchadiens, prévoit deux choses : le soutien, la logistique – et une troisième chose, c’est éventuellement des moyens sanitaires. Mais, en aucun cas nous avons un accord qui nous lierait pour intervenir militairement…

ROLAND MIHAIL
Mais…

HERVE MORIN
…attendez, laissez-moi finir. Le seul… l’autre cadre dans lequel les armées françaises pourraient intervenir, c’est dans le cadre d’un mandat international, qui nous serait confié par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui confierait – à la France ou à des Etats africains – le soin d’intervenir, dans le cadre d’un mandat clair. Les forces armées françaises ne peuvent intervenir que, soit dans le cadre d’un accord international clairement déterminé, soit dans le cadre d’un mandat confié par les Nations Unies. Ce sont les deux seuls cadres qui existent, en droit.

ROLAND MIHAIL
Mais, l’an passé, une colonne rebelle…

HERVE MORIN
Oui, c’est le passé !

ROLAND MIHAIL
Vous voulez dire quoi ? C’était une autre époque ? Un autre président ?

HERVE MORIN
Eh bien, le… je pense que l’idée du président…

ROLAND MIHAIL
Une colonne rebelle qui a eu droit à un tir de sommation.

HERVE MORIN
…oui, bien sûr. L’idée du président de la République, c’est de faire en sorte que nos armées soient irréprochables dans leur action, en termes de droit, et en termes de légalité internationale. Et donc, cette légalité, elle doit s’appuyer sur ces deux cadres-là : soit un accord entre les deux Etats, soit un mandat clair donné par le Conseil de Sécurité des Nations Unies.

ROLAND MIHAIL
Une question, Pierre WEILL ?

PIERRE WEILL
Oui. Hervé MORIN, ce soir, les rebelles tchadiens accusent la France – je cite, hein – de "jouer la montre", pour permettre au président Idriss DEBY de se réorganiser ; et ils menacent, les rebelles, d’attaquer l’aéroport de N’Djamena, qui est utilisé pour évacuer les étrangers. Qu’est-ce que vous répondez ?

HERVE MORIN
Eh bien, en effet, les hélicoptères de l’armée tchadienne partent et décollent de l’aéroport de N’Djamena, mais cet aéroport est au Tchad, dans un Etat souverain, et ces hélicoptères servent un pouvoir légitime, et légal ; il est donc logique que ces hélicoptères décollent d’une base qui se situe dans un Etat souverain.

ROLAND MIHAIL
Mais, Monsieur le ministre, à supposer – à supposer – que les rebelles réussissent, in fine, à renverser le président DEBY, qu’ils réussissent leur coup d’Etat, quelle sera, alors, la position de la France ?

HERVE MORIN
Ecoutez, c’est une hypothèse sur laquelle nous n’avons pas à travailler. Ce que nous souhaitons, c’est…

ROLAND MIHAIL
Forcément, vous l’avez envisagée ?

HERVE MORIN
…ce que nous souhaitons – conformément, notamment, à la résolution de l’Union Africaine, de l’ensemble des chefs d’Etats et de gouvernements africains –, c’est que l’intégrité du Tchad soit préservée. Et je vous rappelle que l’ensemble de la communauté africaine a condamné l’intervention des rebelles.

ROLAND MIHAIL
Au passage, Hervé MORIN, est-ce qu’il est exact que Nicolas SARKOZY ait proposé au président tchadien de l’aider éventuellement à se faire exfiltrer, à fuir du Tchad, si cela tournait mal – pour lui, évidemment ?

HERVE MORIN
La France…

ROLAND MIHAIL
Est-ce que c’est vrai ? Vous confirmez cette information ?

HERVE MORIN
…la France a, bien entendu, apporté clairement son soutien à Idriss DEBY, en lui indiquant que s’il sentait sa sécurité menacée et en danger, que nous essayerions de l’en sortir, bien entendu.

ROLAND MIHAIL
Donc, vous avez bien envisagé l’hypothèse où les rebelles prendraient le pouvoir ?

HERVE MORIN
Non. Nous lui avons indiqué que nous étions là pour l’aider, et pour le soutenir, notamment s’il sentait que sa sécurité était en jeu.

PIERRE WEILL
L’aider militairement ?

HERVE MORIN
Non ! L’aider, c’est-à-dire, simplement, lui permettre de pouvoir rester en vie, et…

ROLAND MIHAIL
Et dans cette hypothèse, Hervé MORIN, est-ce que vous ne craignez pas, tout de même, que tout ça torpille définitivement l’opération européenne prévue pour le Darfour : une opération qui commence tout juste, pour sauver un demi-million de réfugiés se trouvant dans l’est du Tchad, et qui doit compter, à terme, 3.700 soldats européens, dont 2.500 français ?

HERVE MORIN
3.100.

ROLAND MIHAIL
(Rires)

HERVE MORIN
Non mais, ça me permet de vous reprendre ! Seulement pour… non, au contraire ! Je trouve que s’il y a bien… si les événements du moment pouvaient nous légitimer plus que cela, ça ne pourrait pas exister, je veux dire. La vérité, c’est que nous avons besoin, pour résoudre la crise du Darfour, de faire en sorte que, du côté soudanais comme du côté tchadien – et d’ailleurs, comme sur le nord de la République Centrafricaine –, il y ait une force qui assure la stabilité et la sécurité de la région, pour permettre en effet, sur la partie tchadienne, aux 450.000 réfugiés et déplacés de pouvoir rentrer dans leurs villages, et de pouvoir vivre à nouveau dans des conditions normales. Je veux dire, cela légitime plus que jamais le fait qu’il y ait eu cette action de la France extrêmement forte, auprès du Conseil de Sécurité des Nations Unies, pour que l’Europe s’engage.

ROLAND MIHAIL
En même temps, vous savez très bien que ces rebelles tchadiens sont, en fait, armés et financés par le Soudan, un pays voisin du Tchad, qui a téléguidé leur offensive, pour torpiller la mise en place au Tchad de l’opération Darfour, pour le Darfour – vrai ou faux ?

HERVE MORIN
Ce que nous souhaitons, c’est que l’ensemble des pays voisins du Tchad veillent à rester dans les limites du droit international…

ROLAND MIHAIL
Mais ça, attendez, les rebelles, vous savez très bien qu’ils viennent du Soudan ?

HERVE MORIN
Eh bien, oui, ils étaient de l’autre côté de la frontière.

ROLAND MIHAIL
Donc, a priori, le Soudan a une responsabilité dans ce qui se passe ?

HERVE MORIN
Eh bien, écoutez, laissez-nous le temps de… nous avons saisi l’ensemble… nous discutons de ces questions-là, à la fois au sein de l’Union Africaine, et au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies, avec nos partenaires, pour que nous puissions avoir les actions internationales qui permettront clairement de fixer les responsabilités des uns et des autres.

ROLAND MIHAIL
Mais, est-ce que le risque n’existe pas, alors, que les quelques 2.000 militaires français présents au Tchad se retrouvent en première ligne, seuls, face aux rebelles, aux Soudanais – voire à des Tchadiens de plus en plus hostiles à leur présence ?

HERVE MORIN
Ecoutez, moi, je n’ai pas eu le sentiment, jusqu’alors, que, au sein de N’Djamena, il y ait eu des mouvements de population montrant, soit une hostilité à l’égard des armées françaises, soit je ne sais quel mouvement qui nous permettrait de nous inquiéter qu’il y ait une telle évolution. Les armées françaises, pour l’instant, un, remplissent les engagements liés à l’accord que nous avons signé avec le Tchad, et deux – et surtout – assurent la sécurité des ressortissants français et étrangers. J’en veux pour preuve que nous venons d’assurer l’exfiltration de l’ambassade des Etats-Unis et de l’ambassade de l’Allemagne, à la demande des Américains et des Allemands, qui se sentaient menacés.

ROLAND MIHAIL
Aujourd'hui ?

HERVE MORIN
A l’instant.

ROLAND MIHAIL
A l’instant. Merci, Monsieur le ministre.

PIERRE WEILL
Juste un point : d’après ce que vous savez, à l’heure qu’il est, vous n’êtes pas inquiet pour les étrangers qui se trouvent actuellement au Tchad ?

HERVE MORIN
Nous avons le sentiment, bien entendu, sauf élément qui dégénèrerait, que nos compatriotes sont préservés et protégés par l’armée française. Voilà.

ROLAND MIHAIL
Merci, Monsieur le ministre, merci Hervé MORIN…

HERVE MORIN
Merci !

ROLAND MIHAIL
…et bonne fin de week-end à toutes et à tous, et à dimanche prochain, 18h30, Pierre !

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